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La descente d'Euler, et la réciproque

Le sens du critère que le devoir laisse ouvert, démontré ; puis la preuve d'Euler de 1749, par descente infinie, dépliée en cinq étapes.

Le devoir Le théorème de Noël laisse deux dettes, et il les nomme lui-même : un sens d’implication, celui du critère qui trie tous les entiers et non plus seulement les nombres premiers ; et la preuve qu’Euler a mise sept ans à construire, en 17491749, sans disposer d’aucun nombre complexe. Cette page acquitte les deux.

Deux conventions. L’écriture αβ [δ]\alpha \equiv \beta \ [\delta] signifie que δ\delta divise αβ\alpha - \beta. Et « somme de deux carrés » signifie toujours : de la forme a2+b2a^2+b^2 avec aZa \in \mathbb{Z} et bZb \in \mathbb{Z}, le carré 020^2 étant autorisé.

1. Le sens réciproque du critère

Tout repose sur un seul lemme, et ce lemme est le verrou qui interdit aux nombres premiers de la forme 4k+34k+3 de se glisser dans une somme de deux carrés.

Lemme. Soit pp un nombre premier tel que p3 [4]p \equiv 3 \ [4]. Pour tous aZa \in \mathbb{Z} et bZb \in \mathbb{Z}, si pp divise a2+b2a^2 + b^2, alors pp divise aa et pp divise bb.

La démonstration emprunte deux résultats aux chapitres d’arithmétique, et il faut les nommer avant de s’en servir. Le premier est le théorème de Bézout, sous la forme : si pp est premier et ne divise pas aa, il existe cZc \in \mathbb{Z} tel que ac1 [p]ac \equiv 1 \ [p]. Le second est le petit théorème de Fermat : pour tout nombre premier pp et tout tZt \in \mathbb{Z} que pp ne divise pas, tp11 [p]t^{\,p-1} \equiv 1 \ [p]. Le premier vous attend au chapitre A2, le second au chapitre A3 ; ici, on les admet tous les deux.

Démonstration. Supposons que pp divise a2+b2a^2+b^2, et raisonnons par l’absurde en supposant que pp ne divise pas aa. Il existe alors cZc \in \mathbb{Z} tel que ac1 [p]ac \equiv 1 \ [p]. Multiplions la congruence a2+b20 [p]a^2 + b^2 \equiv 0 \ [p] par c2c^2 :

(ac)2+(bc)20 [p],c’est-aˋ-dire1+(bc)20 [p].(ac)^2 + (bc)^2 \equiv 0 \ [p], \qquad \text{c'est-à-dire} \qquad 1 + (bc)^2 \equiv 0 \ [p].

Posons t=bct = bc : on vient d’obtenir t21 [p]t^2 \equiv -1 \ [p], et pp ne divise pas tt, sinon il diviserait 11.

Écrivons maintenant p=4k+3p = 4k+3 avec kNk \in \mathbb{N}, de sorte que p12=2k+1\dfrac{p-1}{2} = 2k+1 est impair. En élevant la congruence t21 [p]t^2 \equiv -1 \ [p] à la puissance 2k+12k+1 :

tp1=(t2)2k+1(1)2k+1=1 [p].t^{\,p-1} = \left(t^2\right)^{2k+1} \equiv (-1)^{2k+1} = -1 \ [p].

Or le petit théorème de Fermat donne tp11 [p]t^{\,p-1} \equiv 1 \ [p]. Donc 11 [p]1 \equiv -1 \ [p], c’est-à-dire que pp divise 22 : c’est impossible, puisque p3p \geqslant 3.

L’hypothèse est donc absurde : pp divise aa. Il divise alors b2=(a2+b2)a2b^2 = \left(a^2+b^2\right) - a^2, et comme il est premier, il divise bb. \square

On voit exactement où le reste de division par 44 fait son travail : dans la parité de p12\dfrac{p-1}{2}. Pour un premier p1 [4]p \equiv 1 \ [4], cet exposant serait pair, la congruence donnerait tp1+1t^{\,p-1} \equiv +1, et toute contradiction s’évanouirait. Le lemme est faux pour ces nombres-là, et c’est heureux.

Théorème. Soit nNn \in \mathbb{N}^{*}. Si nn est somme de deux carrés, alors, pour tout nombre premier pp tel que p3 [4]p \equiv 3 \ [4], l’exposant de pp dans la décomposition de nn en facteurs premiers est pair.

Démonstration, par récurrence forte sur nn. Notons vp(n)v_p(n) l’exposant du nombre premier pp dans la décomposition de nn.

Initialisation. Pour n=1n = 1, la décomposition est vide : tous les exposants sont nuls, donc pairs.

Hérédité. Soit n2n \geqslant 2. Supposons la propriété vraie pour tout entier mm tel que 1m<n1 \leqslant m < n, et supposons n=a2+b2n = a^2+b^2 avec aZa \in \mathbb{Z} et bZb \in \mathbb{Z}. Soit pp un nombre premier tel que p3 [4]p \equiv 3 \ [4]. Si pp ne divise pas nn, alors vp(n)=0v_p(n) = 0, qui est pair.

Sinon, le lemme donne pap \mid a et pbp \mid b. Écrivons a=paa = p\,a' et b=pbb = p\,b' avec aZa' \in \mathbb{Z} et bZb' \in \mathbb{Z} : il vient n=p2(a2+b2)n = p^2\left(a'^{\,2} + b'^{\,2}\right). Posons m=a2+b2m = a'^{\,2} + b'^{\,2}, qui est somme de deux carrés et vaut np2\dfrac{n}{p^2}. Comme p3p \geqslant 3, on a p29p^2 \geqslant 9, donc 1m<n1 \leqslant m < n : l’hypothèse de récurrence s’applique à mm et donne vp(m)v_p(m) pair. Or vp(n)=vp(m)+2v_p(n) = v_p(m) + 2, qui est pair. La récurrence est achevée. \square

La question Q14c du devoir établit l’implication inverse, celle qui fabrique l’écriture à partir de la décomposition ; on ne la refait pas ici. Les deux sens réunis donnent l’énoncé complet, celui qui tranche pour tout entier :

Un entier naturel non nul est somme de deux carrés si et seulement si tout facteur premier de la forme 4k+34k+3 y figure à un exposant pair.

2. La preuve d’Euler, par descente infinie

Euler travaille dans Z\mathbb{Z}, et seulement dans Z\mathbb{Z} : il lui manque tout ce que le devoir installe, les entiers de Gauss et la division euclidienne qui va avec. Il compense par quatre lemmes, dont le dernier est une descente. Voici les cinq étapes, dans leur ordre logique.

Étape 1. Le produit. Pour tous aZa \in \mathbb{Z}, bZb \in \mathbb{Z}, cZc \in \mathbb{Z} et dZd \in \mathbb{Z},

(a2+b2)(c2+d2)=(acbd)2+(ad+bc)2=(ac+bd)2+(adbc)2.\left(a^2+b^2\right)\left(c^2+d^2\right) = (ac-bd)^2 + (ad+bc)^2 = (ac+bd)^2 + (ad-bc)^2 .

C’est l’identité de Diophante, sous ses deux formes, établie à l’exercice 1919 de l’Atelier. Elle dit que le produit de deux sommes de deux carrés en est une, et elle sera utilisée ici dans le sens contraire : pour diviser.

Étape 2. La division par un premier qui se casse. Soient NNN \in \mathbb{N}^{*} une somme de deux carrés et qq un nombre premier lui aussi somme de deux carrés. Si qq divise NN, alors Nq\dfrac{N}{q} est somme de deux carrés.

Écrivons N=a2+b2N = a^2+b^2 et q=c2+d2q = c^2+d^2. Alors

d2Nb2q=d2(a2+b2)b2(c2+d2)=a2d2b2c2=(adbc)(ad+bc).d^2 N - b^2 q = d^2\left(a^2+b^2\right) - b^2\left(c^2+d^2\right) = a^2d^2 - b^2c^2 = (ad-bc)(ad+bc).

Le nombre qq divise le membre de gauche, donc il divise le produit (adbc)(ad+bc)(ad-bc)(ad+bc) ; comme il est premier, il divise l’un des deux facteurs.

Supposons qadbcq \mid ad-bc. La seconde forme de l’identité donne Nq=(ac+bd)2+(adbc)2Nq = (ac+bd)^2 + (ad-bc)^2, donc qq divise (ac+bd)2(ac+bd)^2, donc qq divise ac+bdac+bd. Écrivons ac+bd=quac+bd = qu et adbc=qvad-bc = qv : il vient Nq=q2(u2+v2)Nq = q^2\left(u^2+v^2\right), c’est-à-dire Nq=u2+v2\dfrac{N}{q} = u^2+v^2.

Si c’est ad+bcad+bc que qq divise, on conclut de la même façon avec la première forme de l’identité. \square

Étape 3. Le facteur coupable. Soient NN une somme de deux carrés et xx un diviseur de NN qui n’est pas somme de deux carrés. Alors Nx\dfrac{N}{x} possède un facteur premier qui n’est pas somme de deux carrés.

Décomposons Nx=p1p2pr\dfrac{N}{x} = p_1 p_2 \cdots p_r en facteurs premiers, répétitions comprises. Ce produit n’est pas vide : si rr valait 00, on aurait x=Nx = N, qui est somme de deux carrés, contre l’hypothèse. Si tous les pip_i étaient sommes de deux carrés, l’étape 2 appliquée rr fois, en divisant NN successivement par p1p_1, puis p2p_2, et ainsi de suite, montrerait que xx est somme de deux carrés. C’est faux : l’un des pip_i ne l’est donc pas. \square

Étape 4. La descente. Soient aa et bb des entiers premiers entre eux. Alors tout diviseur de a2+b2a^2+b^2 est somme de deux carrés.

Supposons le contraire. Il existe donc aa et bb premiers entre eux et un diviseur de a2+b2a^2+b^2 qui n’est pas somme de deux carrés ; par l’étape 3, on peut le supposer premier, et on le note xx.

Réduisons aa et bb modulo xx en choisissant les représentants les plus proches de zéro : soient cc et dd les entiers tels que ca [x]c \equiv a \ [x], db [x]d \equiv b \ [x], cx2\left|c\right| \leqslant \dfrac{x}{2} et dx2\left|d\right| \leqslant \dfrac{x}{2}. Alors c2+d2a2+b20 [x]c^2+d^2 \equiv a^2+b^2 \equiv 0 \ [x], et

c2+d2    x24+x24  =  x22  <  x2.c^2+d^2 \;\leqslant\; \dfrac{x^2}{4} + \dfrac{x^2}{4} \;=\; \dfrac{x^2}{2} \;<\; x^2 .

De plus c2+d2c^2+d^2 n’est pas nul : sinon xx diviserait aa et bb, qui sont premiers entre eux. Écrivons donc c2+d2=xyc^2+d^2 = x\,y avec 1y<x1 \leqslant y < x.

Divisons par le facteur commun. Posons e=pgcd(c,d)e = \operatorname{pgcd}(c,d), puis c=ecc = e\,c' et d=edd = e\,d', de sorte que cc' et dd' sont premiers entre eux. Les entiers ee et xx le sont aussi : si un nombre premier ρ\rho divisait ee et xx, il diviserait cc et dd, et, divisant aussi xx, il diviserait aa et bb, ce qui est exclu. De xe2(c2+d2)x \mid e^2\left(c'^{\,2}+d'^{\,2}\right) on tire alors xc2+d2x \mid c'^{\,2}+d'^{\,2}, et l’on écrit c2+d2=xyc'^{\,2}+d'^{\,2} = x\,y' avec y=ye2y' = \dfrac{y}{e^2}, donc 1yy<x1 \leqslant y' \leqslant y < x.

Appliquons enfin l’étape 3 au nombre c2+d2c'^{\,2}+d'^{\,2} et à son diviseur xx : le quotient yy' possède un facteur premier xx' qui n’est pas somme de deux carrés, et xy<xx' \leqslant y' < x.

Nous voilà revenus au point de départ, avec un couple d’entiers premiers entre eux, cc' et dd', et un nombre premier xx' strictement plus petit que xx, qui divise c2+d2c'^{\,2}+d'^{\,2} sans être somme de deux carrés. Le procédé se répète indéfiniment et fabrique une suite strictement décroissante d’entiers naturels non nuls : impossible. \square

Étape 5. La conclusion. Soit pp un nombre premier tel que p1 [4]p \equiv 1 \ [4]. On admet, comme le devoir l’admet, qu’il existe mZm \in \mathbb{Z} tel que m21 [p]m^2 \equiv -1 \ [p], autrement dit que pp divise m2+1m^2+1 ; c’est une conséquence du théorème de Wilson, et le rendez-vous est au chapitre A3.

Or m2+1=m2+12m^2+1 = m^2+1^2, et mm et 11 sont premiers entre eux. L’étape 4 s’applique : pp, qui divise m2+12m^2+1^2, est somme de deux carrés. \square

3. Deux chemins pour un théorème

Euler fabrique à la main un substitut de division, et paie ce manque par une descente ; Gauss, lui, ne descend pas, il change de terrain, et c’est le chemin du devoir. Il serait faux d’en conclure qu’Euler s’y est mal pris : sa preuve reste la plus élémentaire des deux, elle n’utilise que la division euclidienne dans Z\mathbb{Z} et le fait qu’aucune suite d’entiers naturels ne décroît indéfiniment. Quatre-vingt-trois ans séparent les deux itinéraires, et ce n’est pas le théorème qui a changé pendant ce temps, c’est le paysage autour de lui.

Sources

  • Devoir C1 n°1, Le théorème de Noël : la question Q14 pour le sens du critère établi par le devoir, la sortie d’atelier pour les deux dettes réglées ici, et le résultat R4 pour l’énoncé admis de l’étape 5.
  • Atelier C1, exercice 1919, pour l’identité de Diophante sous ses deux formes.
  • La démonstration de l’étape 5 suit le plan qu’Euler expose à Goldbach dans sa lettre du 1212 avril 17491749, puis publie en 17581758 dans les Novi Commentarii de l’Académie de Saint-Pétersbourg. Des trois énoncés admis ici, le théorème de Bézout est au programme du chapitre A2 et le petit théorème de Fermat à celui du chapitre A3, où vous trouverez aussi les outils du théorème de Wilson.
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