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Pourquoi le détour est parfois inévitable

Le casus irreducibilis interdit d'écrire par radicaux réels les racines d'une cubique irréductible qui en possède trois. Voici l'idée de sa preuve, l'endroit exact où l'écriture par radicaux réels se brise, et le nom de tout ce qu'il faut admettre pour aller jusqu'au bout.

Le cours a énoncé le théorème et vérifié ses deux hypothèses sur x36x2=0x^3 - 6x - 2 = 0, sans le démontrer : la preuve complète appartient à la théorie de Galois. Cette page ne prétend pas la donner. Elle donne l’idée, l’endroit précis où le raisonnement bascule, et nomme ce qu’elle emprunte.

L’énoncé, et ses deux hypothèses

Le casus irreducibilis, démontré par Wantzel en 1843. Soit une équation du troisième degré à coefficients rationnels, irréductible sur Q\mathbb{Q}, possédant trois racines réelles. Alors aucune de ses racines ne peut s’écrire au moyen d’un nombre fini de radicaux portant sur des nombres réels.

Ne l’appelez jamais « théorème de Wantzel » tout court : en France ce nom désigne son critère de constructibilité à la règle et au compas de 1837, que vous croiserez en C3.

Aucune des deux hypothèses ne peut être affaiblie. Sans l’irréductibilité, la conclusion tombe : x315x4=0x^3 - 15x - 4 = 0 a trois racines réelles, mais sa racine 44 se lit à l’œil. Sans les trois racines réelles, elle tombe aussi : la formule de Cardan ne rencontre alors aucune racine carrée de nombre négatif.

Le discriminant, seul juge

Écrivons la cubique sous forme réduite X3+pX+qX^3 + pX + q. Attention au changement de convention : le cours écrit x3=px+qx^3 = px + q, donc ses deux coefficients sont ici les opposés des miens. On pose

Δ=4p327q2=(r1r2)2(r1r3)2(r2r3)2,\begin{aligned} \Delta &= -4p^3 - 27q^2 \\ &= (r_1 - r_2)^2 (r_1 - r_3)^2 (r_2 - r_3)^2 , \end{aligned}

r1r_1, r2r_2, r3r_3 sont les racines. La seconde écriture explique tout : si les trois racines sont réelles et distinctes, Δ\Delta est un produit de trois carrés de réels non nuls, donc Δ>0\Delta > 0. La réciproque vaut aussi, et le critère ΔC\Delta_C du cours n’en est qu’une réécriture.

Exemple minimal : x33x1=0x^3 - 3x - 1 = 0. Ici p=3p = -3 et q=1q = -1, donc Δ=10827=81>0\Delta = 108 - 27 = 81 > 0, et une racine rationnelle serait un entier divisant 1-1, alors que ni 11 ni 1-1 n’annule le polynôme, les valeurs obtenues étant 3-3 et 11. Les deux hypothèses sont réunies. Ses trois racines s’écrivent sous la forme 2cosθ2\cos\theta, mais ce calcul est réservé à un devoir du chapitre C3.

Ce que « par radicaux réels » veut dire, exactement

L’énoncé n’a de sens qu’une fois l’expression définie. Un nombre s’exprime par radicaux réels s’il existe une suite finie de sous-corps de R\mathbb{R}

Q=K0K1Kn,\mathbb{Q} = K_0 \subset K_1 \subset \cdots \subset K_n ,

où chaque étage s’obtient du précédent en lui adjoignant une racine réelle : pour tout indice mm, il existe un élément amKma_m \in K_m avec am>0a_m > 0 et un nombre premier m\ell_m tels que Km+1=Km(amm)K_{m+1} = K_m\left(\sqrt[\ell_m]{a_m}\right), et le nombre visé appartient à KnK_n. Les exposants peuvent être pris premiers (une racine 1212-ième est une racine carrée d’une racine carrée d’une racine cubique), et chaque étage supposé strictement plus grand que le précédent.

Puisque Δ>0\Delta > 0, le nombre Δ\sqrt{\Delta} est lui-même un radical réel : on peut le glisser dès K0K_0, gratuitement. Sur notre exemple il n’y a rien à glisser, car 81=9\sqrt{81} = 9 est rationnel.

Une racine les donne toutes

Un fait rend la situation rigide : si un corps KK contenant Δ\sqrt{\Delta} contient une racine r1r_1, il les contient toutes les trois. En effet r2+r3=r1r_2 + r_3 = -r_1, tandis que (r1r2)(r1r3)=P(r1)=3r12+p(r_1 - r_2)(r_1 - r_3) = P'(r_1) = 3r_1^2 + p est non nul, les trois racines étant distinctes, et que l’identité du discriminant donne

r2r3=±Δ3r12+p.r_2 - r_3 = \pm\,\dfrac{\sqrt{\Delta}}{3r_1^2 + p} .

Somme et différence de r2r_2 et r3r_3 vivent dans K(r1)K(r_1), donc r2r_2 et r3r_3 aussi. Dès qu’une racine tombe dans un corps, ses deux sœurs tombent avec elle : sur un corps contenant Δ\sqrt{\Delta} où la cubique reste irréductible, le corps de décomposition est donc de degré 33.

Le cœur de l’affaire

Supposons qu’une racine de la cubique s’exprime par radicaux réels, et regardons le premier étage de la tour qui en contienne une. Ce n’est pas K0K_0, où une racine serait de degré 33 sur Q\mathbb{Q} alors que K0K_0 est de degré au plus 22. Notons-le Km+1=Km(t)K_{m+1} = K_m(t), où t=at = \sqrt[\ell]{a} est réel et \ell premier ; par construction, KmK_m ne contient aucune racine.

Le degré de Km+1K_{m+1} sur KmK_m vaut \ell. La cubique n’ayant aucune racine dans KmK_m et étant de degré 33, elle y reste irréductible : le corps engendré par une racine est de degré 33 sur KmK_m, coincé entre KmK_m et Km+1K_{m+1}, et la multiplicativité des degrés force 33 à diviser \ell. Donc =3\ell = 3, et tt est une racine cubique réelle.

C’est ici que le réel se casse. Le polynôme X3aX^3 - a possède une seule racine réelle, tt, et deux racines non réelles, ωt\omega t et ω2t\omega^2 t, où ω=12+i32\omega = -\dfrac{1}{2} + i\dfrac{\sqrt{3}}{2} vérifie ω3=1\omega^3 = 1. Le corps Km+1K_{m+1}, qui vit dans R\mathbb{R}, contient donc une racine de X3aX^3 - a sans les deux autres : il est bancal, alors que le paragraphe précédent le veut parfaitement symétrique.

Rendons la contradiction visible. La famille (1;t;t2)\left(1\,;t\,;t^2\right) est une base de Km+1K_{m+1} sur KmK_m, et la seule relation qui gouverne tt est t3=at^3 = a. Or (ωt)3=ω3a=a(\omega t)^3 = \omega^3 a = a : l’application σ\sigma qui fixe KmK_m et envoie tt sur ωt\omega t respecte donc l’addition et le produit. Écrivons la racine trouvée :

r1=x+yt+zt2,x, y, zKm.r_1 = x + y\,t + z\,t^2 , \qquad x,\ y,\ z \in K_m .

Puisque σ\sigma fixe les coefficients de la cubique et respecte les opérations, σ(r1)\sigma(r_1) en est encore une racine, donc un réel par hypothèse. Même chose pour σ2\sigma^2, qui envoie tt sur ω2t\omega^2 t. Leur différence est donc réelle :

σ(r1)σ2(r1)=(ωω2)(ytzt2)=i3(ytzt2).\sigma(r_1) - \sigma^2(r_1) = \left(\omega - \omega^2\right)\left(y\,t - z\,t^2\right) = i\sqrt{3}\,\left(y\,t - z\,t^2\right) .

Le facteur ytzt2y\,t - z\,t^2 est réel et i3i\sqrt{3} est imaginaire pur non nul : leur produit n’est réel que s’il est nul. Donc yt=zt2y\,t = z\,t^2, puis y=zty = z\,t après division par t0t \neq 0. Si zz était non nul, on aurait t=yzKmt = \dfrac{y}{z} \in K_m, ce qui viderait l’étage de son contenu. Donc z=0z = 0, puis y=0y = 0, et il reste r1=xKmr_1 = x \in K_m.

Voilà la contradiction : KmK_m ne devait contenir aucune racine. La tour de radicaux réels n’existe pas.

Ce qui a été admis

Trois emprunts, tous du même rayon. Le degré d’une extension et sa multiplicativité dans une tour ; l’irréductibilité de XaX^\ell - a sur KK dès que a\sqrt[\ell]{a} n’y est pas, pour \ell premier, sans quoi la normalisation de la tour serait illusoire ; la légitimité de σ\sigma, qui se justifie en voyant Km+1K_{m+1} comme le quotient Km[X]/(X3a)K_m[X]/(X^3 - a), exactement le mécanisme de la quatrième porte de Cauchy. Rien de difficile, mais de la théorie des corps, hors programme.

La démonstration savante dit la même chose en une ligne : le corps de décomposition de la cubique est galoisien de degré 33, donc cyclique, et une telle extension ne peut être engendrée par une racine cubique réelle sans que le corps de base contienne déjà ω\omega, ce qu’aucun sous-corps de R\mathbb{R} ne peut faire.

Ce qu’on peut faire sans Galois

Le théorème interdit une forme d’écriture, pas un résultat. L’exercice 2626 de l’Atelier en administre la preuve : la solution publiée par Viète vers 1593 pose x=2ccosθx = 2c\cos\theta avec c=p3c = \sqrt{-\dfrac{p}{3}}, ce qui a un sens puisque Δ>0\Delta > 0 impose p<0p < 0, et l’équation x3+px+q=0x^3 + px + q = 0 devient 2c3cos(3θ)=q2c^3\cos(3\theta) = -q. Aucune racine carrée de nombre négatif n’y figure, et Δ>0\Delta > 0 garantit précisément que l’arc cosinus est défini. Le détour est donc évitable, mais à un prix : échanger les radicaux contre une fonction transcendante.

Sources

  • Cours C1, section 2.6, parcours X : l’énoncé du théorème et ses deux hypothèses vérifiées sur x36x2x^3 - 6x - 2.
  • Atelier C1, exercice 26 : la solution trigonométrique de Viète, publiée vers 1593.
  • P. L. Wantzel, « Classification des nombres incommensurables d’origine algébrique », Nouvelles annales de mathématiques, 1843.
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