Trois façons de multiplier le plan
L'Atelier a affirmé que ℂ, les nombres déployés et les nombres duaux sont les seuls produits possibles sur le plan. Voici la démonstration de cette classification, puis ce que les deux mondes rivaux servent à faire : la relativité restreinte, et la dérivation automatique.
Les exercices et de l’Atelier ont fait tourner deux produits rivaux sur , tous deux définis pour tous réels , , , . Le déployé ne change qu’un signe : , et son élément vérifie . Le dual oublie un terme : , et son élément vérifie . Le premier a des diviseurs de zéro, le second un élément non nul non inversible : ni l’un ni l’autre n’est un corps.
La synthèse de l’exercice affirmait ensuite, sans le démontrer, que ces trois produits sont les seuls. Cette page comble le trou, puis va voir à quoi servent les deux perdants.
La classification
Théorème. Soit un ensemble muni d’une addition et d’un produit faisant de lui une -algèbre commutative, associative, unitaire, de dimension sur , et contenant par l’identification . Alors est isomorphe à , aux nombres déployés, ou aux nombres duaux.
Une base adaptée. Soit non réel : il en existe, puisque est de dimension dans un espace de dimension . La famille est libre, car une relation avec donnerait ; c’est donc une base.
La complétion du carré. L’élément se décompose dans cette base : il existe et tels que . Posons . Alors
qui est un réel, notons-le . Et est encore une base, puisque n’est pas réel.
Le produit de est alors entièrement déterminé par le seul nombre : pour tous réels , , , , la distributivité donne
Trois cas, et pas un de plus. Le signe de décide, et une mise à l’échelle normalise.
- Si , posons : alors . Le produit devient celui de .
- Si , posons : alors . Le produit devient celui des déployés.
- Si , posons : alors , avec . Le produit devient celui des duaux.
Dans les trois cas, est une base, et l’application -linéaire envoyant sur et sur le générateur correspondant (, ou ) est bijective et respecte le produit, par le même développement, qui ne dépend que de .
Les trois sont bien distincts. Dans , aucun produit d’éléments non nuls n’est nul. Chez les déployés, , mais aucun élément non nul n’a un carré nul, puisque, pour tous réels et , s’annule seulement si et , donc si . Chez les duaux, est justement un tel élément. Aucun isomorphisme ne relie donc deux de ces mondes.
Mise en garde reprise de l’Atelier : les quatre hypothèses comptent. Le produit défini, pour tous réels , , , , par est commutatif, associatif et distributif, mais il n’admet aucun élément neutre, et il n’est aucun des trois.
Le monde de : les rotations
Multiplier par un complexe fixé, c’est faire subir au plan une similitude directe : les longueurs sont multipliées, les angles sont ajoutés. Ce dernier point est admis ici : c’est le chapitre C2 qui l’établira, avec le module et l’argument. La quantité conservée est, pour tout avec et , le produit ; cette quantité est multiplicative, et les nombres vérifiant forment le cercle unité : ce sont eux qui font tourner le plan sans le déformer.
Le monde des déployés : la relativité restreinte
Écrivons les déployés sous la forme avec . La quantité analogue est, pour tous réels et ,
et elle est encore multiplicative. En effet, pour tous réels , , , , le produit de par vaut , dont la quantité est
Le signe moins change tout. Le lieu n’est plus un cercle mais une hyperbole, et les fonctions qui la paramètrent ne sont plus le cosinus et le sinus, mais leurs cousines hyperboliques : pour tout , . Or, pour tous et ,
par les formules d’addition de et . Le paramètre s’ajoute exactement comme s’ajoutaient les angles dans .
Ce paramètre porte un nom en physique : la rapidité. La transformation ci-dessus est celle de Lorentz, la quantité est l’intervalle d’espace-temps de Minkowski en dimension , et les diviseurs de zéro, exactement les avec , se répartissent sur les droites : le cône de lumière. Ce qui était dans l’exercice un défaut rédhibitoire devient ici l’objet le plus important du décor.
Le monde des duaux : la dérivation exacte
Écrivons cette fois les duaux sous la forme avec . Voici leur propriété remarquable.
Théorème. Soit une fonction polynomiale à coefficients réels. Alors, pour tous et , .
Démonstration. Soient et . Établissons d’abord le résultat pour les monômes, par récurrence sur : pour tout , , avec la convention .
L’initialisation est immédiate : pour , les deux membres valent .
Soit tel que . En multipliant par et en développant,
Le dernier terme est nul puisque , et il reste , ce qui achève la récurrence.
Le résultat est donc vrai pour tout ; pour , l’identité annoncée se lit , le monôme constant ayant une dérivée nulle. Elle s’étend par linéarité à toute combinaison de monômes, et le coefficient de obtenu terme à terme est exactement fois la dérivée.
Prenez et lisez le résultat : la valeur de et celle de sortent ensemble d’un unique calcul, sans limite, sans taux d’accroissement. C’est le principe de la dérivation automatique, celle qu’emploient les bibliothèques d’apprentissage machine et les codes de calcul scientifique. À la différence d’une dérivée approchée par , elle est exacte : aucune limite n’étant approchée, aucune erreur de troncature n’est commise, et il ne subsiste que les arrondis inhérents au calcul en virgule flottante.
Trois algèbres, trois trinômes
Refermons la boucle. Les trois mondes sont respectivement
et le nombre de la démonstration n’est rien d’autre que la valeur de dans le quotient. Tout se joue sur la façon dont le trinôme se factorise sur : est irréductible, d’où un corps ; a deux racines distinctes, d’où des diviseurs de zéro, et l’application identifie même les déployés à ; a une racine double, d’où un élément non nul de carré nul.
Le produit de n’a donc rien d’un choix parmi d’autres : l’irréductibilité de sur est la seule raison pour laquelle le plan peut devenir un corps.
Sources
- Atelier C1, exercices 21 et 22 : les calculs sur les nombres déployés et duaux, et l’énoncé de la classification.
- Cours C1, section 4.6 : le théorème d’unicité de , dont la démonstration ci-dessus reprend la première moitié.
- Sur les nombres déployés et la géométrie de Minkowski en dimension : F. Catoni et al., The Mathematics of Minkowski Space-Time, Birkhäuser, 2008.
- Sur la dérivation automatique en mode direct par les nombres duaux : A. Griewank et A. Walther, Evaluating Derivatives, SIAM, 2e édition, 2008.