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Trois façons de multiplier le plan

L'Atelier a affirmé que ℂ, les nombres déployés et les nombres duaux sont les seuls produits possibles sur le plan. Voici la démonstration de cette classification, puis ce que les deux mondes rivaux servent à faire : la relativité restreinte, et la dérivation automatique.

Les exercices 2121 et 2222 de l’Atelier ont fait tourner deux produits rivaux sur R2\mathbb{R}^2, tous deux définis pour tous réels aa, bb, cc, dd. Le déployé ne change qu’un signe : (a;b)(c;d)=(ac+bd ; ad+bc)(a\,;b) \odot (c\,;d) = (ac+bd\ ;\ ad+bc), et son élément j=(0;1)j = (0\,;1) vérifie j2=1j^2 = 1. Le dual oublie un terme : (a;b)(c;d)=(ac ; ad+bc)(a\,;b) \circledast (c\,;d) = (ac\ ;\ ad+bc), et son élément ε=(0;1)\varepsilon = (0\,;1) vérifie ε2=0\varepsilon^2 = 0. Le premier a des diviseurs de zéro, le second un élément non nul non inversible : ni l’un ni l’autre n’est un corps.

La synthèse de l’exercice 2222 affirmait ensuite, sans le démontrer, que ces trois produits sont les seuls. Cette page comble le trou, puis va voir à quoi servent les deux perdants.

La classification

Théorème. Soit AA un ensemble muni d’une addition et d’un produit faisant de lui une R\mathbb{R}-algèbre commutative, associative, unitaire, de dimension 22 sur R\mathbb{R}, et contenant R\mathbb{R} par l’identification xx1x \mapsto x \cdot 1. Alors AA est isomorphe à C\mathbb{C}, aux nombres déployés, ou aux nombres duaux.

Une base adaptée. Soit uAu \in A non réel : il en existe, puisque R\mathbb{R} est de dimension 11 dans un espace de dimension 22. La famille (1;u)(1\,;u) est libre, car une relation λ+μu=0\lambda + \mu u = 0 avec μ0\mu \neq 0 donnerait u=λμRu = -\dfrac{\lambda}{\mu} \in \mathbb{R} ; c’est donc une base.

La complétion du carré. L’élément u2u^2 se décompose dans cette base : il existe αR\alpha \in \mathbb{R} et βR\beta \in \mathbb{R} tels que u2=αu+βu^2 = \alpha u + \beta. Posons v=uα2v = u - \dfrac{\alpha}{2}. Alors

v2=u2αu+α24=β+α24,v^2 = u^2 - \alpha u + \dfrac{\alpha^2}{4} = \beta + \dfrac{\alpha^2}{4} ,

qui est un réel, notons-le δ\delta. Et (1;v)(1\,;v) est encore une base, puisque vv n’est pas réel.

Le produit de AA est alors entièrement déterminé par le seul nombre δ\delta : pour tous réels aa, bb, cc, dd, la distributivité donne

(a+bv)(c+dv)=(ac+bdδ)+(ad+bc)v.(a+bv)(c+dv) = (ac + bd\,\delta) + (ad+bc)\,v .

Trois cas, et pas un de plus. Le signe de δ\delta décide, et une mise à l’échelle normalise.

  • Si δ<0\delta < 0, posons w=vδw = \dfrac{v}{\sqrt{-\delta}} : alors w2=δδ=1w^2 = \dfrac{\delta}{-\delta} = -1. Le produit devient celui de C\mathbb{C}.
  • Si δ>0\delta > 0, posons w=vδw = \dfrac{v}{\sqrt{\delta}} : alors w2=1w^2 = 1. Le produit devient celui des déployés.
  • Si δ=0\delta = 0, posons w=vw = v : alors w2=0w^2 = 0, avec w0w \neq 0. Le produit devient celui des duaux.

Dans les trois cas, (1;w)(1\,;w) est une base, et l’application R\mathbb{R}-linéaire envoyant 11 sur 11 et ww sur le générateur correspondant (ii, jj ou ε\varepsilon) est bijective et respecte le produit, par le même développement, qui ne dépend que de w2w^2.

Les trois sont bien distincts. Dans C\mathbb{C}, aucun produit d’éléments non nuls n’est nul. Chez les déployés, (1+j)(1j)=0(1+j)(1-j) = 0, mais aucun élément non nul n’a un carré nul, puisque, pour tous réels aa et bb, (a+bj)2=(a2+b2)+2abj(a+bj)^2 = \left(a^2+b^2\right) + 2ab\,j s’annule seulement si ab=0ab = 0 et a2+b2=0a^2+b^2 = 0, donc si a=b=0a = b = 0. Chez les duaux, ε\varepsilon est justement un tel élément. Aucun isomorphisme ne relie donc deux de ces mondes.

Mise en garde reprise de l’Atelier : les quatre hypothèses comptent. Le produit défini, pour tous réels aa, bb, cc, dd, par (a;b)(c;d)=(ac;0)(a\,;b) * (c\,;d) = (ac\,;0) est commutatif, associatif et distributif, mais il n’admet aucun élément neutre, et il n’est aucun des trois.

Le monde de C\mathbb{C} : les rotations

Multiplier par un complexe fixé, c’est faire subir au plan une similitude directe : les longueurs sont multipliées, les angles sont ajoutés. Ce dernier point est admis ici : c’est le chapitre C2 qui l’établira, avec le module et l’argument. La quantité conservée est, pour tout z=a+ibz = a + ib avec aRa \in \mathbb{R} et bRb \in \mathbb{R}, le produit zz=a2+b2z\overline{z} = a^2+b^2 ; cette quantité est multiplicative, et les nombres vérifiant zz=1z\overline{z} = 1 forment le cercle unité : ce sont eux qui font tourner le plan sans le déformer.

Le monde des déployés : la relativité restreinte

Écrivons les déployés sous la forme a+bja + bj avec j2=1j^2 = 1. La quantité analogue est, pour tous réels aa et bb,

N(a+bj)=(a+bj)(abj)=a2b2,N(a+bj) = (a+bj)(a-bj) = a^2 - b^2 ,

et elle est encore multiplicative. En effet, pour tous réels aa, bb, cc, dd, le produit de a+bja+bj par c+djc+dj vaut (ac+bd)+(ad+bc)j(ac+bd) + (ad+bc)\,j, dont la quantité NN est

(ac+bd)2(ad+bc)2=a2(c2d2)b2(c2d2)=(a2b2)(c2d2).(ac+bd)^2 - (ad+bc)^2 = a^2\left(c^2-d^2\right) - b^2\left(c^2-d^2\right) = \left(a^2-b^2\right)\left(c^2-d^2\right) .

Le signe moins change tout. Le lieu a2b2=1a^2-b^2 = 1 n’est plus un cercle mais une hyperbole, et les fonctions qui la paramètrent ne sont plus le cosinus et le sinus, mais leurs cousines hyperboliques : pour tout tRt \in \mathbb{R}, cosh2tsinh2t=1\cosh^2 t - \sinh^2 t = 1. Or, pour tous tRt \in \mathbb{R} et sRs \in \mathbb{R},

(cosht+jsinht)(coshs+jsinhs)=cosh(t+s)+jsinh(t+s),(\cosh t + j\sinh t)(\cosh s + j \sinh s) = \cosh(t+s) + j\,\sinh(t+s) ,

par les formules d’addition de cosh\cosh et sinh\sinh. Le paramètre tt s’ajoute exactement comme s’ajoutaient les angles dans C\mathbb{C}.

Ce paramètre porte un nom en physique : la rapidité. La transformation ci-dessus est celle de Lorentz, la quantité a2b2a^2 - b^2 est l’intervalle d’espace-temps de Minkowski en dimension 1+11+1, et les diviseurs de zéro, exactement les a±aja \pm aj avec a0a \neq 0, se répartissent sur les droites b=±ab = \pm a : le cône de lumière. Ce qui était dans l’exercice 2121 un défaut rédhibitoire devient ici l’objet le plus important du décor.

Le monde des duaux : la dérivation exacte

Écrivons cette fois les duaux sous la forme a+bεa + b\varepsilon avec ε2=0\varepsilon^2 = 0. Voici leur propriété remarquable.

Théorème. Soit ff une fonction polynomiale à coefficients réels. Alors, pour tous aRa \in \mathbb{R} et bRb \in \mathbb{R}, f(a+bε)=f(a)+bf(a)εf(a + b\varepsilon) = f(a) + b\,f'(a)\,\varepsilon.

Démonstration. Soient aRa \in \mathbb{R} et bRb \in \mathbb{R}. Établissons d’abord le résultat pour les monômes, par récurrence sur nNn \in \mathbb{N}^* : pour tout nNn \in \mathbb{N}^*, (a+bε)n=an+nan1bε(a+b\varepsilon)^n = a^n + n\,a^{n-1}b\,\varepsilon, avec la convention a0=1a^0 = 1.

L’initialisation est immédiate : pour n=1n = 1, les deux membres valent a+bεa + b\varepsilon.

Soit nNn \in \mathbb{N}^* tel que (a+bε)n=an+nan1bε(a+b\varepsilon)^n = a^n + n\,a^{n-1}b\,\varepsilon. En multipliant par a+bεa + b\varepsilon et en développant,

(a+bε)n+1=an+1+anbε+nanbε+nan1b2ε2.(a+b\varepsilon)^{n+1} = a^{n+1} + a^n b\,\varepsilon + n\,a^n b\,\varepsilon + n\,a^{n-1}b^2\,\varepsilon^2 .

Le dernier terme est nul puisque ε2=0\varepsilon^2 = 0, et il reste an+1+(n+1)anbεa^{n+1} + (n+1)\,a^n b\,\varepsilon, ce qui achève la récurrence.

Le résultat est donc vrai pour tout nNn \in \mathbb{N}^* ; pour n=0n = 0, l’identité annoncée se lit 1=11 = 1, le monôme constant ayant une dérivée nulle. Elle s’étend par linéarité à toute combinaison de monômes, et le coefficient de ε\varepsilon obtenu terme à terme est exactement bb fois la dérivée.

Prenez b=1b = 1 et lisez le résultat : la valeur de ff et celle de ff' sortent ensemble d’un unique calcul, sans limite, sans taux d’accroissement. C’est le principe de la dérivation automatique, celle qu’emploient les bibliothèques d’apprentissage machine et les codes de calcul scientifique. À la différence d’une dérivée approchée par f(a+h)f(a)h\dfrac{f(a+h)-f(a)}{h}, elle est exacte : aucune limite n’étant approchée, aucune erreur de troncature n’est commise, et il ne subsiste que les arrondis inhérents au calcul en virgule flottante.

Trois algèbres, trois trinômes

Refermons la boucle. Les trois mondes sont respectivement

R[X]/(X2+1),R[X]/(X21),R[X]/(X2),\mathbb{R}[X]/\left(X^2+1\right) , \qquad \mathbb{R}[X]/\left(X^2-1\right) , \qquad \mathbb{R}[X]/\left(X^2\right) ,

et le nombre δ\delta de la démonstration n’est rien d’autre que la valeur de X2X^2 dans le quotient. Tout se joue sur la façon dont le trinôme se factorise sur R\mathbb{R} : X2+1X^2+1 est irréductible, d’où un corps ; X21X^2-1 a deux racines distinctes, d’où des diviseurs de zéro, et l’application (a;b)(a+b;ab)(a\,;b) \mapsto (a+b\,;a-b) identifie même les déployés à R×R\mathbb{R} \times \mathbb{R} ; X2X^2 a une racine double, d’où un élément non nul de carré nul.

Le produit de C\mathbb{C} n’a donc rien d’un choix parmi d’autres : l’irréductibilité de X2+1X^2+1 sur R\mathbb{R} est la seule raison pour laquelle le plan peut devenir un corps.

Sources

  • Atelier C1, exercices 21 et 22 : les calculs sur les nombres déployés et duaux, et l’énoncé de la classification.
  • Cours C1, section 4.6 : le théorème d’unicité de C\mathbb{C}, dont la démonstration ci-dessus reprend la première moitié.
  • Sur les nombres déployés et la géométrie de Minkowski en dimension 1+11+1 : F. Catoni et al., The Mathematics of Minkowski Space-Time, Birkhäuser, 2008.
  • Sur la dérivation automatique en mode direct par les nombres duaux : A. Griewank et A. Walther, Evaluating Derivatives, SIAM, 2e édition, 2008.
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