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Aller plus loin · Recit

Les titres de presse disséqués

Cinq titres comme on en lit tous les jours, cinq calculs qui les contredisent, et trois questions à poser désormais à tout pourcentage qui passe.

Le cours s’est refermé sur une promesse : quelques titres de presse à disséquer. En voici cinq. Ils ne sont attribués à aucun journal, et c’est volontaire : ce ne sont pas des fautes isolées, ce sont des types de titres, que l’on retrouve chaque semaine sous des plumes différentes. Chacun est ici démonté de la même façon : ce qu’il dit, ce que le calcul dit, ce qui cloche, et comment on l’écrirait juste.

Points ou pourcents

Un titre du genre : « la voiture électrique bondit de 5050 % ». Le chiffre derrière : sa part dans les immatriculations neuves est passée de 44 % à 66 %.

Les deux lectures sont exactes, et elles ne disent pas la même chose. En points de pourcentage, la part gagne 64=26 - 4 = 2 points. En taux d’évolution, elle progresse de

644=0,5,\dfrac{6 - 4}{4} = 0{,}5,

soit une hausse de 5050 %, puisque le tout de référence est la part de départ. Ce qui cloche est plus profond qu’un choix de mesure. Ce 5050 % ne parle pas des voitures vendues, mais d’une part. Si le marché total recule dans le même temps de 2020 %, les ventes d’électriques sont multipliées par 0,06×0,80,04=1,2\dfrac{0{,}06 \times 0{,}8}{0{,}04} = 1{,}2 : elles n’augmentent que de 2020 %, pas de 5050 %. Une part qui grimpe dans un tout qui rétrécit, c’est un cas fréquent, et l’un des plus mal titrés.

Titre juste : la part des électriques gagne 22 points, de 44 % à 66 % des immatriculations.

La baisse de la hausse

Un titre du genre : « l’inflation ralentit ». Beaucoup de lecteurs comprennent que les prix baissent. Ils montent.

Supposons une hausse des prix de 5,25{,}2 % une année, puis de 2,42{,}4 % l’année suivante. Les coefficients se multiplient :

1,052×1,024=1,077248.1{,}052 \times 1{,}024 = 1{,}077248.

Sur deux ans, les prix ont donc augmenté d’environ 7,77{,}7 %. Pour qu’ils baissent, il faudrait un coefficient inférieur à 11, c’est-à-dire un taux négatif, ce qui porte un autre nom : la déflation.

Ce qui cloche : l’inflation est déjà une évolution, et son ralentissement est une évolution de cette évolution. Ce qui diminue, c’est la vitesse de la montée, jamais le prix. Un train qui freine avance encore.

Titre juste : les prix montent moins vite que l’an dernier, +2,4+2{,}4 % après +5,2+5{,}2 %.

L’aller-retour qui ne revient pas

Un titre du genre : « après une chute de 3535 %, le marché immobilier de la ville a regagné 3535 % : retour à la case départ ». Le calcul dit non.

Prenons un mètre carré à 40004\,000 euros. La chute le mène à 4000×0,65=26004\,000 \times 0{,}65 = 2\,600 euros, la remontée à 2600×1,35=35102\,600 \times 1{,}35 = 3\,510 euros. Le coefficient global vaut

0,65×1,35=0,8775,0{,}65 \times 1{,}35 = 0{,}8775,

soit une baisse de 12,2512{,}25 % sur l’aller-retour. Et pour revenir vraiment aux 40004\,000 euros, il faudrait encore une hausse de coefficient 10,87751,140\dfrac{1}{0{,}8775} \approx 1{,}140, c’est-à-dire +14+14 %.

Ce qui cloche : le référent change en cours de route. Les 3535 % de la descente se calculent sur 40004\,000, ceux de la remontée sur 26002\,600, qui est plus petit. Une baisse de 2020 % se défait par une hausse de 2525 %, une baisse de 8080 % par une hausse de 400400 % : plus la chute est profonde, plus la remontée exigée devient disproportionnée.

Titre juste : le marché reste environ 1212 % en dessous de son niveau d’avant la chute.

Le pourcentage sans référent

Une étiquette du genre : « 4040 % de sel en moins ». En moins que quoi ?

Deux produits peuvent porter la même mention et ne pas se ressembler. Le premier se compare à sa propre recette précédente, qui contenait 1,21{,}2 g de sel pour 100100 g : il en contient désormais 0,6×1,2=0,720{,}6 \times 1{,}2 = 0{,}72 g. Le second se compare à la moyenne de sa catégorie, 1,51{,}5 g : il en contient 0,6×1,5=0,90{,}6 \times 1{,}5 = 0{,}9 g. Or

0,90,72=1,25.\dfrac{0{,}9}{0{,}72} = 1{,}25.

Le second est 2525 % plus salé que le premier, sous une étiquette identique. Même piège avec « deux fois moins cher », qui multiplie par 0,50{,}5 un prix conseillé que le vendeur a fixé lui-même : le coefficient est incontestable, le point de départ ne l’est pas.

Titre juste : 4040 % de sel en moins que notre recette précédente, soit 0,720{,}72 g pour 100100 g. La valeur absolue est la seule information vérifiable.

La moyenne des pourcentages

Un titre du genre : « le taux de réussite moyen des deux lycées du secteur atteint 8080 % ».

Les données : le premier lycée présente 180180 candidats avec 9090 % de reçus, le second 2020 candidats avec 7070 %. La moyenne des deux pourcentages donne bien 90+702=80\dfrac{90 + 70}{2} = 80. Mais comptons les élèves : 0,9×180=1620{,}9 \times 180 = 162 reçus d’un côté, 0,7×20=140{,}7 \times 20 = 14 de l’autre, sur 200200 candidats en tout, soit

162+14200=0,88.\dfrac{162 + 14}{200} = 0{,}88.

Ce qui cloche : la moyenne naïve traite les deux lycées à égalité alors que l’un pèse neuf fois l’autre. Deux proportions ne se moyennent que si leurs touts ont la même taille ; sinon, il faut redescendre aux effectifs, puis remonter.

Titre juste : 8888 % de réussite sur les 200200 candidats du secteur.

Trois questions, à chaque pourcentage rencontré

De quel tout parle-t-il ? Sans référent nommé, un pourcentage n’est pas une information, c’est un décor. L’étiquette du sel et le taux de réussite tombent tous les deux sur cette question.

Photographie ou film ? Une part dans un tout, ou une comparaison entre un avant et un après ? L’inflation qui ralentit et l’aller-retour immobilier se jouent là, et la voiture électrique tient à ce que les deux métiers ont été confondus dans la même phrase.

Points ou pourcents ? Dès que la grandeur qui évolue est elle-même un pourcentage, taux de chômage, part de marché, taux de participation, les deux mesures existent et diffèrent. Demander laquelle est employée.

Ces trois questions ne demandent aucun calcul. Elles décident seulement lequel il faut faire.

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