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Lucas-Lehmer : l'idée de la démonstration

Pourquoi une simple suite récurrente sait-elle reconnaître les nombres premiers géants ?

Le DM s’est arrêté au pied du mur : le test de Lucas-Lehmer y était admis. Promesse tenue, voici l’idée de sa démonstration, puis l’histoire jusqu’au record actuel.

Le test, rappel

On fixe un nombre premier impair pp et on pose Mp=2p1M_p = 2^p - 1. La suite du test est définie par :

s0=4etkN, sk+1=sk22.s_0 = 4 \qquad \text{et} \qquad \forall k \in \mathbb{N},\ s_{k+1} = s_k^2 - 2.

Le verdict tient en une ligne : MpM_p est premier si et seulement si MpM_p divise sp2s_{p-2}. Une récurrence, une division. C’est ce « c’est tout » qu’il faut expliquer.

L’idée de la démonstration

Le premier geste est de trouver une forme close pour (sk)(s_k), exactement comme la formule de Binet en donnait une pour Fibonacci. Posez ω=2+3\omega = 2 + \sqrt{3} et ωˉ=23\bar\omega = 2 - \sqrt{3}. Deux identités immédiates : ω+ωˉ=4\omega + \bar\omega = 4 et ωωˉ=43=1\omega\bar\omega = 4 - 3 = 1. Alors :

kN,sk=ω2k+ωˉ2k.\forall k \in \mathbb{N},\quad s_k = \omega^{2^k} + \bar\omega^{2^k}.

La récurrence tient en deux lignes. Initialisation : ω20+ωˉ20=ω+ωˉ=4=s0\omega^{2^0} + \bar\omega^{2^0} = \omega + \bar\omega = 4 = s_0. Hérédité : si sk=ω2k+ωˉ2ks_k = \omega^{2^k} + \bar\omega^{2^k}, alors

sk+1=sk22=ω2k+1+ωˉ2k+1+2(ωωˉ)2k2=ω2k+1+ωˉ2k+1,s_{k+1} = s_k^2 - 2 = \omega^{2^{k+1}} + \bar\omega^{2^{k+1}} + 2\,(\omega\bar\omega)^{2^k} - 2 = \omega^{2^{k+1}} + \bar\omega^{2^{k+1}},

puisque ωωˉ=1\omega\bar\omega = 1. Le doublement de l’exposant à chaque étape, voilà le moteur caché : élever au carré, c’est doubler.

Deuxième geste : traduire la divisibilité. Supposons que MpM_p divise sp2s_{p-2}, c’est-à-dire ω2p2+ωˉ2p20(modMp)\omega^{2^{p-2}} + \bar\omega^{2^{p-2}} \equiv 0 \pmod{M_p}. Ici, une honnêteté nécessaire : ω\omega n’est pas un entier, et « congru modulo MpM_p » demande donc de faire de l’arithmétique modulaire avec les nombres de la forme a+b3a + b\sqrt{3}, où aa et bb sont des entiers. C’est le point que nous admettons : ces calculs se comportent bien (on peut additionner, multiplier, réduire les coefficients modulo MpM_p, et ωˉ\bar\omega y reste l’inverse de ω\omega puisque ωωˉ=1\omega\bar\omega = 1). En admettant cela, multiplions la congruence par ω2p2\omega^{2^{p-2}} :

ω2p11(modMp),puis en eˊlevant au carreˊ :ω2p1(modMp).\omega^{2^{p-1}} \equiv -1 \pmod{M_p}, \qquad \text{puis en élevant au carré :} \qquad \omega^{2^{p}} \equiv 1 \pmod{M_p}.

Autrement dit, la puissance 2p2^p ramène ω\omega à 11, mais la puissance 2p12^{p-1} donne 1-1, pas 11. Le plus petit exposant qui ramène ω\omega à 11 (son ordre) divise 2p2^p sans diviser 2p12^{p-1} : c’est donc exactement 2p2^p, un ordre gigantesque.

Dernier geste, le coup de grâce. Supposons MpM_p non premier : il possède un diviseur premier qMpq \leqslant \sqrt{M_p}. Toute la congruence précédente reste vraie modulo qq, donc ω\omega est d’ordre 2p2^p modulo qq. Or, modulo qq, il n’existe qu’un nombre fini d’objets a+b3a + b\sqrt{3} : au plus q2q^2 valeurs, donc moins de q2q^2 inversibles. Un ordre ne peut pas dépasser le nombre d’inversibles (résultat admis lui aussi, cousin d’un théorème que vous verrez en arithmétique). D’où :

2p    q21  <  q2    Mp=2p1,2^p \;\leqslant\; q^2 - 1 \;<\; q^2 \;\leqslant\; M_p = 2^p - 1,

contradiction. Donc MpM_p est premier. La réciproque (si MpM_p est premier, la divisibilité a bien lieu) est plus délicate encore, et nous l’admettons entièrement.

Retenez la structure : forme close, traduction en ordre, comptage qui explose. Et retenez ce qui manque : l’arithmétique dans Z[3]\mathbb{Z}[\sqrt{3}], le théorème sur l’ordre, la réciproque. Vous n’avez pas vu une preuve complète ; vous avez vu son squelette, et vous savez où sont les chairs manquantes.

1876, 1930, 1996 : trois âges d’un même test

Le 10 janvier 1876, Édouard Lucas annonce que M127=21271M_{127} = 2^{127} - 1, trente-neuf chiffres, est premier. La légende parle de « dix-neuf ans de calculs » : c’est l’écart entre ses premiers travaux d’adolescent et l’annonce, pas dix-neuf ans de calcul continu ; le test proprement dit, mené sur un damier de 127×127127 \times 127 cases où des pions figuraient les chiffres binaires, représente des centaines d’heures. Son record tiendra soixante-quinze ans et reste le plus grand nombre premier jamais établi sans machine.

En 1930, Derrick Lehmer, dans sa thèse « An Extended Theory of Lucas’ Functions », nettoie et complète l’héritage : condition nécessaire et suffisante, valable pour tout pp premier impair, sous la forme exacte que vous avez utilisée.

Depuis 1996, le projet collaboratif GIMPS (Great Internet Mersenne Prime Search) distribue la chasse sur les machines de dizaines de milliers de volontaires : chacun installe un logiciel gratuit, reçoit des exposants à tester, renvoie les verdicts. Palmarès actuel : le plus grand nombre premier connu est

21362798411,2^{136\,279\,841} - 1,

soit 4102432041\,024\,320 chiffres, découvert le 12 octobre 2024 par Luke Durant, un volontaire de San José, sur une flotte de GPU loués dans le cloud. C’est le 52e nombre premier de Mersenne connu, le 18e trouvé par GIMPS, et le premier découvert par GPU plutôt que par un ordinateur personnel.

La chaîne complète tient en une phrase : une suite définie par récurrence (chapitre A0), une forme close prouvée par récurrence, un test de trois lignes, et un record de quarante et un millions de chiffres. La récurrence n’est pas un exercice d’école ; c’est l’outil qui détient, aujourd’hui encore, le record du monde.

Sources

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