Trois preuves pour un théorème
L'irrationalité de racine de 2, démontrée trois fois : parité, chiffre des unités, pliage d'un carré.
Un théorème n’a besoin que d’une démonstration pour être vrai. Alors pourquoi en chercher trois ? Parce qu’une preuve ne dit pas seulement que c’est vrai : elle dit pourquoi. L’énoncé, une fois pour toutes : il n’existe aucun couple d’entiers naturels non nuls tel que . Trois attaques, toutes par l’absurde. Trois raisons.
1. La parité (rappel du cours)
Vous l’avez démontrée au cours, la voici en cinq lignes. On suppose avec entiers non nuls et la fraction irréductible ; en élevant au carré :
Alors est pair, donc est pair (c’est la contraposée établie juste avant), et donne , soit : est pair à son tour. Deux entiers pairs dans une fraction irréductible, contradiction. La raison profonde : le facteur refuse de se répartir équitablement entre et .
2. Le chiffre des unités
Même point de départ : supposons avec entiers non nuls et la fraction irréductible, d’où . Cette fois, on ne regarde que le dernier chiffre.
D’abord un lemme. Pour tout entier naturel , écrivons où est le chiffre des unités ; alors , donc a le même chiffre des unités que . Dix cas, une disjonction finie :
Ainsi, pour tout entier , le chiffre des unités de appartient à . En doublant chacune de ces valeurs (), le chiffre des unités de appartient à .
Or : les deux nombres ont le même chiffre des unités, qui appartient donc à
Les deux membres finissent par , sans échappatoire.
Exploitons-le. Si finit par , la table ci-dessus montre que finit par (seul donne un carré finissant par ) : donc divise . Si finit par , alors finit par ou par , et la même table force à finir par ou par : donc divise . Voilà diviseur commun de et , ce qui contredit l’irréductibilité. La raison profonde, ici, n’est pas le nombre : c’est le nombre , embusqué dans notre écriture décimale.
3. La descente qui se plie
La troisième preuve se fait avec les mains. Découpez un carré de papier le long d’une diagonale : vous tenez un triangle rectangle isocèle. Nommez-le , angle droit en , petits côtés , hypoténuse . Supposons et entiers (c’est exactement supposer , puisque ).
Le pli. Pincez le sommet et rabattez le bord exactement le long de l’hypoténuse ; marquez le pli. Le sommet atterrit en un point de , et le pli coupe en un point . Ce pliage est la réflexion d’axe la bissectrice issue de : il conserve longueurs et angles.
Récoltons. , donc : un entier. L’angle en est l’image de l’angle droit en : le triangle est rectangle en ; comme son angle en vaut , il est rectangle isocèle, donc . Enfin (le pli conserve les longueurs), donc son hypoténuse vaut :
un entier aussi.
Le pli a donc fabriqué, dans le coin , un triangle rectangle isocèle à côtés entiers, strictement plus petit : de on tire :
Repliez ce petit triangle : il en engendre un plus petit encore, entier lui aussi, et ainsi de suite. Or il n’existe aucune suite infinie strictement décroissante d’entiers naturels : la descente doit s’arrêter, et elle ne le peut pas. Le triangle entier de départ n’existait pas. La raison profonde : ce n’est ni ni , c’est la structure même de , qui interdit toute chute sans fin.
Trois preuves, trois raisons
Le théorème est unique, ses pourquoi ne le sont pas. La parité révèle un fait d’arithmétique : le nombre premier ne se laisse pas équilibrer, et l’argument s’étend à toute racine d’un entier qui n’est pas un carré parfait. Le chiffre des unités montre qu’une contradiction peut se lire dans une seule colonne de l’écriture décimale, au prix d’une disjonction menée sans tricher. Le pliage transporte l’absurde en géométrie et inaugure la descente infinie, l’arme favorite de Fermat. Chercher une deuxième preuve n’est jamais du temps perdu : c’est changer de lampe pour éclairer la même pièce, et découvrir chaque fois un mur qu’on n’avait pas vu.
Sources
- Document d’accompagnement eduscol, Raisonnement et démonstration (2019) : les trois preuves y figurent, dont la descente géométrique par pliage.
- Cours A0, section 4.5 : la preuve par parité, rédigée en exercice guidé.
- Coulisses A0, pièce n°6, La preuve qui se plie en quatre : la même descente, version carré complet ; le bonus vous invitait déjà à faire le pli avec une vraie feuille.