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Les surjections passées au crible

Reprise exactement là où le DM s'est arrêté : le crible dénombre les surjections, la formule explicite des S(n, k) tombe, et une série infinie divisée par e rend les nombres de Bell au centième de centième près.

La question Q15.c) du DM1 s’achevait sur un constat d’échec assumé : pour dénombrer Surj(4,3)\operatorname{Surj}(4, 3), retirer de 343^4 les applications qui évitent aa, puis celles qui évitent bb, puis celles qui évitent cc, retire certaines applications plusieurs fois, et l’énoncé promettait l’outil manquant au compagnon numérique. L’outil est arrivé : c’est le crible, dont l’extra « Le crible à trois ensembles » donne le principe, la démonstration et l’exemple. Cette page reprend le fil exactement où le devoir l’a laissé, et le déroule jusqu’à deux formules que le DM ne pouvait pas atteindre.

Les acquis du devoir

Trois résultats du DM servent de socle ; ils y sont démontrés, nous les citons sans les refaire.

  • Le dictionnaire (Q14). Pour tous entiers nk1n \geqslant k \geqslant 1, Surj(n,k)=k!×S(n,k)\operatorname{Surj}(n, k) = k! \times S(n, k) : une surjection, c’est une partition en kk blocs suivie d’un baptême des blocs.
  • Le classement par l’image (Q16). Pour tous entiers n,k1n, k \geqslant 1, kn=j=1k(kj)Surj(n,j)k^n = \sum_{j=1}^{k} \binom{k}{j} \operatorname{Surj}(n, j).
  • La table (Q15.a). Surj(4,1)=1\operatorname{Surj}(4, 1) = 1, Surj(4,2)=14\operatorname{Surj}(4, 2) = 14, Surj(4,3)=36\operatorname{Surj}(4, 3) = 36, Surj(4,4)=24\operatorname{Surj}(4, 4) = 24 : nos valeurs témoins pour tout ce qui suit.

Le crible compte les ratés

Soient n1n \geqslant 1 et k1k \geqslant 1, un ensemble EE à nn éléments et F={y1,y2,,yk}F = \{y_1, y_2, \ldots, y_k\}. Parmi les knk^n applications de EE vers FF (résultat R2 du chapitre), les surjections sont celles qui n’évitent aucun élément de FF. Comptons donc les ratées. Pour chaque i1;ki \in \llbracket 1\,; k \rrbracket, notons

Ai={f:EFyi n’est l’image d’aucun eˊleˊment de E}.A_i = \{\, f : E \to F \mid y_i \text{ n'est l'image d'aucun élément de } E \,\}.

Une application non surjective est une application qui évite au moins un yiy_i : l’ensemble des non-surjections est exactement A1A2AkA_1 \cup A_2 \cup \cdots \cup A_k. Or ces ensembles se dénombrent sans effort, intersections comprises : une application qui évite yi1,,yijy_{i_1}, \ldots, y_{i_j} (avec i1<<iji_1 < \cdots < i_j) n’est rien d’autre qu’une application de EE vers l’ensemble F{yi1,,yij}F \setminus \{y_{i_1}, \ldots, y_{i_j}\}, qui possède kjk - j éléments. Par R2 :

Card(Ai1Ai2Aij)=(kj)n.\operatorname{Card}\bigl(A_{i_1} \cap A_{i_2} \cap \cdots \cap A_{i_j}\bigr) = (k - j)^n.

Toutes les intersections de jj ensembles ont donc le même cardinal, et il y a (kj)\binom{k}{j} façons de choisir les jj éléments évités : la situation rêvée pour le crible.

Le cas du DM, réglé sous vos yeux. Reprenons Q15.c) : n=4n = 4, k=3k = 3, F={a,b,c}F = \{a, b, c\}. Les trois ensembles AaA_a, AbA_b, AcA_c ont chacun 24=162^4 = 16 éléments ; les trois intersections deux à deux en ont 14=11^4 = 1 (la seule application évitant aa et bb est la constante égale à cc, et ainsi de suite) ; la triple intersection est vide, car une application de EE non vide doit bien envoyer ses éléments quelque part : 04=00^4 = 0. Le crible à trois ensembles, démontré dans l’extra voisin, donne :

Card(AaAbAc)=3×163×1+0=45,\operatorname{Card}(A_a \cup A_b \cup A_c) = 3 \times 16 - 3 \times 1 + 0 = 45,

d’où Surj(4,3)=3445=8145=36\operatorname{Surj}(4, 3) = 3^4 - 45 = 81 - 45 = 36. La valeur de la table est retrouvée, par la méthode même qui échouait sans correctifs : les trois retraits de 1616 comptaient deux fois chacune des trois constantes.

Le cas général. La forme générale du crible (énoncée en vitrine dans l’extra voisin, admise ici) donne, pour tous n1n \geqslant 1 et k1k \geqslant 1 :

Card(A1Ak)=j=1k(1)j+1(kj)(kj)n,\operatorname{Card}(A_1 \cup \cdots \cup A_k) = \sum_{j=1}^{k} (-1)^{j+1} \binom{k}{j} (k - j)^n,

et par passage au complémentaire dans l’ensemble des knk^n applications :

n1, k1,Surj(n,k)=j=0k(1)j(kj)(kj)n,\forall n \geqslant 1, \ \forall k \geqslant 1, \qquad \operatorname{Surj}(n, k) = \sum_{j=0}^{k} (-1)^{j} \binom{k}{j} (k - j)^n,

le terme j=0j = 0 de la somme restituant le knk^n initial. Contrôles sur la table du DM : pour n=4n = 4 et k=2k = 2, la somme vaut 242×14+0=142^4 - 2 \times 1^4 + 0 = 14 ; pour n=4n = 4 et k=3k = 3, elle vaut 8148+30=3681 - 48 + 3 - 0 = 36 ; pour n=4n = 4 et k=4k = 4, elle vaut 444×34+6×244×14+0=256324+964=244^4 - 4 \times 3^4 + 6 \times 2^4 - 4 \times 1^4 + 0 = 256 - 324 + 96 - 4 = 24, soit 4!4!, comme il se doit puisqu’une surjection entre deux ensembles de même taille est une bijection. Et lorsque k>nk > n, la somme s’annule : aucune surjection d’un petit ensemble sur un plus grand, la formule le sait.

La formule explicite des S(n,k)S(n, k)

Il ne reste qu’à traverser le dictionnaire. En divisant par k!k! l’égalité précédente, le résultat Q14 du DM transforme le décompte de surjections en décompte de partitions :

nk1,S(n,k)=1k!j=0k(1)j(kj)(kj)n.\forall n \geqslant k \geqslant 1, \qquad S(n, k) = \frac{1}{k!} \sum_{j=0}^{k} (-1)^{j} \binom{k}{j} (k - j)^n.

C’est la formule explicite promise par la sortie du DM : plus besoin du triangle, ni de la récurrence, pour atteindre un S(n,k)S(n, k) isolé. Vérifions sur les valeurs que le devoir a fait construire à la main :

S(4,2)=12(242×14+0)=1622=7,S(4,3)=16(343×24+3×140)=8148+36=366=6.S(4, 2) = \frac{1}{2}\bigl(2^4 - 2 \times 1^4 + 0\bigr) = \frac{16 - 2}{2} = 7, \qquad S(4, 3) = \frac{1}{6}\bigl(3^4 - 3 \times 2^4 + 3 \times 1^4 - 0\bigr) = \frac{81 - 48 + 3}{6} = \frac{36}{6} = 6.

Ce sont bien les valeurs de la ligne n=4n = 4 du triangle (question Q6). Notez le petit miracle arithmétique : rien n’annonce que cette somme alternée de grandes puissances soit divisible par k!k!, et pourtant elle l’est toujours, puisqu’elle compte des surjections que le dictionnaire range en paquets de k!k! exemplaires. Quant à la boucle historique, elle se referme sur l’encadré « Londres, 1730 » du DM : les coefficients de conversion que Stirling tabulait sans compter la moindre partition possèdent donc aussi une formule close, que lui-même n’a jamais écrite.

La fenêtre de Dobiński

Pour finir, une échappée vers le supérieur. Le DM a défini les nombres de Bell par Bn=k=1nS(n,k)B_n = \sum_{k=1}^{n} S(n, k) ; en 1877, dans une note parue dans l’Archiv der Mathematik und Physik, G. Dobiński établit les premiers cas d’une formule stupéfiante, qui porte depuis son nom :

n1,Bn=1ek=0+knk!,\forall n \geqslant 1, \qquad B_n = \frac{1}{\mathrm{e}} \sum_{k = 0}^{+\infty} \frac{k^n}{k!},

e=2,718\mathrm{e} = 2{,}718\ldots est la constante que vous fréquenterez toute l’année en analyse. Lisez-la deux fois : une somme infinie de fractions, divisée par un nombre irrationnel, tombe exactement sur un entier, et cet entier compte les partitions. Soyons honnêtes sur son statut : la série infinie et le nombre e\mathrm{e} relèvent de l’analyse, pas du dénombrement, et cette formule est hors du chapitre ; nous l’énonçons sans la démontrer. Sa preuve s’obtient en combinant la formule explicite ci-dessus avec le développement en série de e\mathrm{e}, un outil que la terminale n’aborde pas.

Ce qui est à notre portée, en revanche, c’est de la mettre à l’épreuve numériquement. Pour n=5n = 5, en tronquant la somme à ses premiers termes puis en divisant par e\mathrm{e} :

Somme arrêtée àValeur de 1ek=0Kk5k!\dfrac{1}{\mathrm{e}} \displaystyle\sum_{k=0}^{K} \dfrac{k^5}{k!}
K=5K = 546,4295\approx 46{,}4295
K=10K = 1051,9983\approx 51{,}9983
K=15K = 1552,00000052{,}000000 (à six décimales près)

La série fonce vers 5252, qui est précisément B5B_5, le nombre des cinquante-deux genji-mon. Même épreuve pour n=6n = 6 : la somme arrêtée à K=25K = 25 donne 203,000000203{,}000000 à six décimales près, et le DM a établi B6=203B_6 = 203 à la question Q11. Les factorielles du dénominateur écrasent si vite les puissances du numérateur que quelques dizaines de termes suffisent.

Le chapitre s’achève ainsi sur une perspective en enfilade : un jeu d’encens du Japon d’Edo, un triangle, un dictionnaire de surjections, un crible venu de la théorie des nombres, et au bout du couloir une série infinie qui connaît les partitions mieux que quiconque. Le dénombrement s’arrête où commence l’analyse ; la porte, elle, reste ouverte.

Sources

  • DM1 du chapitre A2, parties II et IV : dictionnaire Surj(n,k)=k!×S(n,k)\operatorname{Surj}(n, k) = k! \times S(n, k) (Q14), classement par l’image (Q16), table des Surj(4,k)\operatorname{Surj}(4, k) (Q15.a), échec du décompte naïf (Q15.c), valeurs B5=52B_5 = 52 (Q7) et B6=203B_6 = 203 (Q11), encadré « Londres, 1730 » sur la Methodus Differentialis de Stirling.
  • Extra « Le crible à trois ensembles » (même chapitre) : démonstration du cas à trois ensembles, énoncé de la forme générale.
  • G. Dobiński, note sur la sommation des séries kn/k!\sum k^n / k!, Archiv der Mathematik und Physik (Grunert), 1877.
  • Vérifications numériques de cette page (surjections par énumération brute contre formule du crible, valeurs de S(4,2)S(4, 2) et S(4,3)S(4, 3), sommes partielles de Dobiński) : recalculées par machine.
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