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Le zoom sans fond dans la fonction de Weierstrass

Pourquoi le monstre de 1872 ne se lisse jamais sous la loupe : une équation fonctionnelle exacte, une majoration démontrée avec les seules sommes géométriques d'A1, et le chiffre 0,631 qui gouverne tout.

Les Coulisses n°4 ont laissé ce tiroir ouvert, et l’exercice 30 de l’Atelier a posé la question sans y répondre complètement : on zoome sur la courbe de WW, elle ne se lisse pas ; on zoome encore, elle ne se lisse toujours pas. Pourquoi ? La réponse n’est pas une impression de dessinateur, c’est une identité algébrique exacte, et elle se démontre entièrement avec le chapitre A1.

On travaille sur la fonction de Weierstrass dans les paramètres de l’Atelier et de la figure des Coulisses :

xR,W(x)=n=0+(12)ncos(3nπx),\forall x \in \mathbb{R}, \qquad W(x) = \sum_{n=0}^{+\infty} \left(\frac{1}{2}\right)^{n} \cos\left(3^{n} \pi x\right),

et sur ses sommes partielles, les seules que l’on sache tracer :

NN, xR,WN(x)=n=0N(12)ncos(3nπx).\forall N \in \mathbb{N},\ \forall x \in \mathbb{R}, \qquad W_N(x) = \sum_{n=0}^{N} \left(\frac{1}{2}\right)^{n} \cos\left(3^{n} \pi x\right).

1. L’équation qui explique tout

Proposition (auto-similarité exacte). Pour tout N1N \geqslant 1 et tout xRx \in \mathbb{R} :

WN(x)=cos(πx)+12WN1(3x),W_N(x) = \cos(\pi x) + \frac{1}{2}\, W_{N-1}(3x),

et, à la limite, W(x)=cos(πx)+12W(3x)W(x) = \cos(\pi x) + \frac{1}{2}\, W(3x).

Démonstration. On isole le terme de rang 00 et l’on décale l’indice. Pour tout N1N \geqslant 1 et tout xRx \in \mathbb{R} :

WN(x)=cos(πx)+n=1N(12)ncos(3nπx)=cos(πx)+m=0N1(12)m+1cos(3m+1πx)(m=n1)=cos(πx)+12m=0N1(12)mcos(3mπ(3x))=cos(πx)+12WN1(3x).\begin{aligned} W_N(x) &= \cos(\pi x) + \sum_{n=1}^{N} \left(\frac{1}{2}\right)^{n} \cos\left(3^{n} \pi x\right)\\ &= \cos(\pi x) + \sum_{m=0}^{N-1} \left(\frac{1}{2}\right)^{m+1} \cos\left(3^{m+1} \pi x\right) \qquad (m = n-1)\\ &= \cos(\pi x) + \frac{1}{2} \sum_{m=0}^{N-1} \left(\frac{1}{2}\right)^{m} \cos\left(3^{m} \pi (3x)\right)\\ &= \cos(\pi x) + \frac{1}{2}\, W_{N-1}(3x). \end{aligned}

\blacksquare

Lisez cette égalité de droite à gauche, c’est là qu’est le zoom. Elle dit que la courbe de WW, regardée sur une fenêtre trois fois plus petite, est la même courbe écrasée de moitié en hauteur, à laquelle on a ajouté un simple arc de cosinus. Autrement dit : le motif ne s’appauvrit pas quand on rétrécit la fenêtre. Il se reproduit.

C’est exactement le contraire de ce que fait une parabole. Zoomez sur la courbe de xx2x \mapsto x^2 autour d’un point : elle se confond avec sa tangente, la courbure devient invisible, la fenêtre finit par ne montrer qu’une droite. La parabole s’appauvrit sous la loupe ; WW se recopie.

2. La loi du zoom : diviser la largeur par 3, diviser l’amplitude par 2

L’équation fonctionnelle a une conséquence chiffrée que l’on peut mesurer soi-même. Notons AkA_k l’amplitude de WW (son maximum moins son minimum) sur la fenêtre [0;2×3k]\left[0\,;\, 2 \times 3^{-k}\right]. Voici les valeurs, calculées sur W20W_{20} (indiscernable de WW à cette échelle) :

kklargeur de la fenêtreamplituderapport à la ligne précédente
0224,0004{,}000
10,6670{,}6672,5002{,}5001,6001{,}600
20,2220{,}2221,3761{,}3761,8161{,}816
30,07410{,}07410,70690{,}70691,9471{,}947
40,02470{,}02470,35550{,}35551,9881{,}988
50,008230{,}008230,17800{,}17801,9971{,}997
60,002740{,}002740,089030{,}089031,9991{,}999

La dernière colonne converge vers 22, et l’on voit pourquoi : le terme cos(πx)\cos(\pi x) ajouté par l’équation fonctionnelle est presque constant sur une fenêtre minuscule, il ne contribue donc presque plus à l’amplitude, et il ne reste que le facteur 12\frac{1}{2}.

Une courbe de fonction dérivable ferait tout autre chose. Si WW était dérivable en un point, son amplitude sur une fenêtre de largeur hh autour de ce point serait de l’ordre de hh : diviser la largeur par 33 diviserait l’amplitude par 33, pas par 22. Le rapport 22 au lieu de 33 est la signature numérique de la rugosité.

3. La régularité exacte : l’exposant 0,631

Le rapport « largeur divisée par 33, hauteur divisée par 22 » se traduit par un exposant. Posons

α=ln2ln3=0,63092975\alpha = \frac{\ln 2}{\ln 3} = 0{,}63092975\ldots

C’est l’unique réel tel que (13)α=12\left(\frac{1}{3}\right)^{\alpha} = \frac{1}{2}. Le théorème suivant est démontrable ici, avec les seuls outils du chapitre A1.

Théorème. Il existe un réel C>0C > 0 tel que, pour tous xRx \in \mathbb{R} et tout hh vérifiant 0<h10 < h \leqslant 1,

W(x+h)W(x)Chα.\left| W(x+h) - W(x) \right| \leqslant C\, h^{\alpha}.

Démonstration. Soit NNN \in \mathbb{N}, que l’on choisira ensuite en fonction de hh. On coupe la somme en deux : les NN premiers termes, que l’on majore par la variation du cosinus, et la queue, que l’on majore brutalement.

Les premiers termes. L’inégalité cosucosvuv|\cos u - \cos v| \leqslant |u - v| (valable pour tous réels uu et vv) donne, pour tout nNn \in \mathbb{N} :

cos(3nπ(x+h))cos(3nπx)3nπh.\left|\cos\left(3^{n}\pi(x+h)\right) - \cos\left(3^{n}\pi x\right)\right| \leqslant 3^{n} \pi h.

Donc, en sommant et en reconnaissant une somme géométrique de raison 32\frac{3}{2} :

n=0N1(12)n3nπh=πhn=0N1(32)n=πh(32)N13212πh(32)N.\sum_{n=0}^{N-1} \left(\frac{1}{2}\right)^{n} 3^{n} \pi h = \pi h \sum_{n=0}^{N-1} \left(\frac{3}{2}\right)^{n} = \pi h \cdot \frac{\left(\frac{3}{2}\right)^{N} - 1}{\frac{3}{2} - 1} \leqslant 2\pi h \left(\frac{3}{2}\right)^{N}.

La queue. Chaque cosinus est majoré par 11 en valeur absolue, et l’on retrouve la somme géométrique de raison 12\frac{1}{2} du chapitre A1 :

n=N+(12)n×2=2×(12)N112=4(12)N.\sum_{n=N}^{+\infty} \left(\frac{1}{2}\right)^{n} \times 2 = 2 \times \frac{\left(\frac{1}{2}\right)^{N}}{1 - \frac{1}{2}} = 4 \left(\frac{1}{2}\right)^{N}.

Le choix de NN. En regroupant, pour tout NNN \in \mathbb{N} :

W(x+h)W(x)2πh(32)N+4(12)N.\left| W(x+h) - W(x) \right| \leqslant 2\pi h \left(\frac{3}{2}\right)^{N} + 4 \left(\frac{1}{2}\right)^{N}.

Il reste à choisir NN au mieux, et c’est ici que 33 et 12\frac{1}{2} se rencontrent. Prenons pour NN le plus petit entier tel que 3N1h3^{N} \geqslant \frac{1}{h}, de sorte que 3N1<1h3N3^{N-1} < \frac{1}{h} \leqslant 3^{N}, c’est-à-dire

1h3N<3h.\frac{1}{h} \leqslant 3^{N} < \frac{3}{h}.

Alors, d’une part h(32)N=h3N(12)N<3(12)Nh\left(\frac{3}{2}\right)^{N} = h \cdot 3^{N} \left(\frac{1}{2}\right)^{N} < 3 \left(\frac{1}{2}\right)^{N}, d’autre part (12)N=(3N)αhα\left(\frac{1}{2}\right)^{N} = \left(3^{N}\right)^{-\alpha} \leqslant h^{\alpha} puisque (12)=3α\left(\frac{1}{2}\right) = 3^{-\alpha} et 3N1h3^{N} \geqslant \frac{1}{h}. En reportant :

W(x+h)W(x)6π(12)N+4(12)N=(6π+4)(12)N(6π+4)hα.\left| W(x+h) - W(x) \right| \leqslant 6\pi \left(\frac{1}{2}\right)^{N} + 4 \left(\frac{1}{2}\right)^{N} = (6\pi + 4) \left(\frac{1}{2}\right)^{N} \leqslant (6\pi + 4)\, h^{\alpha}.

La constante C=6π+422,8C = 6\pi + 4 \approx 22{,}8 convient. \blacksquare

Deux lectures de ce résultat, et elles se complètent.

  • En positif : WW est continue en tout réel. Faites h0h \longrightarrow 0 dans l’inégalité : hα0h^{\alpha} \longrightarrow 0 puisque α>0\alpha > 0, donc W(x+h)W(x)W(x+h) \longrightarrow W(x) par le théorème des gendarmes. La continuité partout est démontrée, avec le chapitre A1 et rien d’autre.
  • En négatif : l’exposant est α0,63\alpha \approx 0{,}63, et pas 11. Si WW était dérivable en xx, l’accroissement W(x+h)W(x)|W(x+h) - W(x)| se comporterait comme W(x)h|W'(x)|\,h, c’est-à-dire comme h1h^{1}. Or on va voir qu’il ne peut pas descendre en dessous de hαh^{\alpha}.

4. L’idée de la non-dérivabilité (ce n’est pas la démonstration)

Soyons précis sur le statut de ce qui suit : ceci est l’idée de la preuve, pas la preuve. La démonstration complète du théorème de 1872 dépasse largement le programme, et l’honnêteté commande de ne pas la déguiser.

L’idée tient en une phrase : la majoration du paragraphe 3 est optimale, elle ne peut pas être améliorée. On montre que, pour tout xx, il existe des accroissements hh arbitrairement petits, de la forme h3nh \approx 3^{-n}, pour lesquels la variation W(x+h)W(x)|W(x+h) - W(x)| est au moins de l’ordre de hαh^{\alpha}, avec une constante strictement positive. Le mécanisme est visible dans l’équation fonctionnelle : à l’échelle 3n3^{-n}, le terme de rang nn effectue une oscillation complète d’amplitude 2n=(3n)α2^{-n} = (3^{-n})^{\alpha}, et les termes suivants, plus fins, ne parviennent pas à l’annuler.

Le taux d’accroissement vérifie alors

W(x+h)W(x)hchαh=chα1,\frac{\left| W(x+h) - W(x) \right|}{h} \geqslant \frac{c\, h^{\alpha}}{h} = c\, h^{\alpha - 1},

et comme α1<0\alpha - 1 < 0, ce minorant tend vers ++\infty quand h0h \longrightarrow 0. Le taux d’accroissement ne peut converger vers aucun réel : WW n’est dérivable en aucun point.

C’est là qu’on mesure ce que le chapitre a gagné en abandonnant le crayon. « Continue » et « dérivable » se confondent sur un dessin, parce qu’un tracé à la main est toujours localement rectiligne. Elles se séparent dans le langage ε\varepsilon, et WW est exactement le témoin de cette séparation.

5. Ce que le zoom laisse voir de la dimension

Le chiffre α=ln2ln3\alpha = \frac{\ln 2}{\ln 3} a un cousin géométrique. Si l’on recouvre le graphe de WW par de petits carrés de côté hh, il en faut de l’ordre de hDh^{-D} avec

D=2α=2ln2ln3=1,36907D = 2 - \alpha = 2 - \frac{\ln 2}{\ln 3} = 1{,}36907\ldots

C’est la dimension de boîte du graphe. Une courbe ordinaire a la dimension 11, une surface pleine la dimension 22 ; le graphe de WW vit strictement entre les deux. Il est trop rugueux pour n’être qu’une ligne, trop maigre pour remplir le plan. La démonstration que la dimension de Hausdorff, plus fine, vaut la même valeur pour ces paramètres est un résultat très récent, des années 2010 : le monstre de 1872 a mis presque un siècle et demi à livrer sa mesure exacte.

Et l’exposant ln2ln3\frac{\ln 2}{\ln 3} est un vieil ami : c’est aussi la dimension de l’ensemble triadique de Cantor, et un cousin du ln3ln2\frac{\ln 3}{\ln 2} du triangle de Sierpiński rencontré au chapitre A2. Diviser par trois, garder deux : la même comptabilité, une fois dans les longueurs, une fois dans les hauteurs.

6. Le zoom, à faire tourner

Pour voir de vos yeux ce que dit l’équation fonctionnelle. Chaque cadre est trois fois plus étroit que le précédent, et l’axe vertical est resserré de moitié : les quatre images doivent se ressembler.

import numpy as np
import matplotlib.pyplot as plt

def W(x, N):
    return sum(0.5**n * np.cos(3**n * np.pi * x) for n in range(N + 1))

centre = 0.31
fig, axes = plt.subplots(1, 4, figsize=(16, 4))
demi, hauteur = 0.9, 2.2          # demi-largeur et demi-hauteur du 1er cadre

for k, ax in enumerate(axes):
    x = np.linspace(centre - demi, centre + demi, 40000)
    ax.plot(x, W(x, 25), linewidth=0.7)
    ax.set_xlim(centre - demi, centre + demi)
    ax.set_ylim(W(centre, 25) - hauteur, W(centre, 25) + hauteur)
    ax.set_title("zoom x %d" % 3**k)
    demi = demi / 3               # largeur divisee par 3
    hauteur = hauteur / 2         # hauteur divisee par 2

plt.tight_layout()
plt.show()

Le point de la démonstration se voit ici : si l’on divisait la hauteur par 33 au lieu de 22, la courbe s’aplatirait cadre après cadre, comme le ferait une parabole. Avec le facteur 22, elle garde exactement la même rugosité. Essayez les deux, la différence est immédiate.

Et pour mesurer plutôt que regarder, la table du paragraphe 2 se reconstitue en cinq lignes :

import numpy as np

def W(x, N):
    return sum(0.5**n * np.cos(3**n * np.pi * x) for n in range(N + 1))

precedent = None
for k in range(7):
    x = np.linspace(0, 2 * 3.0**(-k), 3001)
    amplitude = W(x, 20).max() - W(x, 20).min()
    rapport = "" if precedent is None else "%.3f" % (precedent / amplitude)
    print("k = %d   largeur = %.3e   amplitude = %.6f   %s"
          % (k, 2 * 3.0**(-k), amplitude, rapport))
    precedent = amplitude

Sortie :

k = 0   largeur = 2.000e+00   amplitude = 3.999998
k = 1   largeur = 6.667e-01   amplitude = 2.499998   1.600
k = 2   largeur = 2.222e-01   amplitude = 1.376334   1.816
k = 3   largeur = 7.407e-02   amplitude = 0.706911   1.947
k = 4   largeur = 2.469e-02   amplitude = 0.355543   1.988
k = 5   largeur = 8.230e-03   amplitude = 0.178003   1.997
k = 6   largeur = 2.743e-03   amplitude = 0.089026   1.999

7. Le mot de la fin, celui de l’Atelier

L’exercice 30 posait la vraie question : pourquoi ce procédé de tracé ne montrera-t-il jamais la vraie WW ? Parce que l’écran n’affiche que WNW_N, une somme finie de fonctions dérivables, donc une fonction parfaitement lisse dont les rides s’arrêtent à l’échelle 3N3^{-N}. Zoomez au-delà, et WNW_N finit par se lisser comme une parabole : c’est le tracé qui capitule, pas le monstre. La rugosité à toutes les échelles n’existe qu’après le passage à la limite, celui-là même qu’aucun écran ne peut effectuer.

Le zoom est sans fond parce que la limite est déjà passée. C’est la définition du chapitre, pas le dessin, qui contient le monstre.

Sources

  • Pièce 35 des Coulisses n°4, Le zoo des monstres, et exercice 30 de l’Atelier, Le microscope à monstres.
  • Karl Weierstrass, communication à l’Académie des sciences de Berlin, 18 juillet 1872 ; première publication par Paul du Bois-Reymond en 1875.
  • G. H. Hardy (1916) pour la condition ab1ab \geqslant 1, qui couvre les paramètres a=12a = \frac12, b=3b = 3 utilisés ici (la condition originale de Weierstrass, ab>1+3π25,71ab > 1 + \frac{3\pi}{2} \approx 5{,}71, ne les couvrait pas).
  • Toutes les valeurs numériques de cette page ont été recalculées ; les deux scripts sont exécutables tels quels.
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